Les Diaboliques

« La scène n’est ni pratique ni dialectique ; elle est luxueuse, oisive : aussi inconséquente qu’un orgasme pervers : elle ne marque pas, elle ne salit pas.»

                                                                           

                                             Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux

L’œuvre : Les Diaboliques de Barbey d’Aurevilly (1874)

Catholique, royaliste, réactionnaire, Barbey d’Aurevilly a pourtant écrit un des recueils de nouvelles les plus sulfureux de la fin du XIXe siècle. Dans la préface aux Diaboliques, il écrit : « Pourquoi l’auteur a-t-il donné à ces petites tragédies de plain-pied ce nom bien sonore – peut-être trop – de Diaboliques ?… Est-ce pour les histoires elles-mêmes qui sont ici ? ou pour les femmes de ces histoires ?... » 

Diaboliques, ces personnages le sont sans nul doute : empoisonneuses, meurtrières, suicidaires par honneur ou vengeance, violemment amoureuses. Mais elles le sont surtout parce qu’elles cultivent le silence et le mystère, emportant leur secret dans la mort, laissant derrière elles un cadavre muet, une inscription funéraire foudroyante, un enfant mort.

Ces personnages se cachent derrière des masques, physiques (masques d’escrime, voiles de Hauteclaire dans « Le Bonheur dans le crime », masque de verre de Marmor dans « Le Dessous de cartes d’une partie de whist ») ou métaphoriques : identité double, masque invisible, imperturbable derrière lequel les sentiments et les intentions se dissimulent, et dont on n’apercevra pas forcément la véritable nature.

Le texte de Barbey expose le rapport conflictuel entre la société et le désir, qui fait que le désir se cache, passe – littéralement – dans l’ob-scène, ce qui est derrière la scène. Éminemment théâtral, donc.

Pourquoi monter Les Diaboliques ?

Pourquoi adapter au théâtre un romancier du XIXe réactionnaire et misogyne ?

Parce que voulons « retourner » Barbey, faire voir son envers, le « dessous de cartes » des Diaboliques

Parce que ces nouvelles résonnent, à notre époque.

Elles résonnent parce qu’elles interrogent les normes.

Normes de genre : femmes puissantes, femmes-panthères, amazones et guerrières. Hommes beaux, portant saphirs aux oreilles et se mettant en uniforme comme des femmes à leur toilette. Dandy, androgynie.

Normes sociales : roturières incarnant la vraie noblesse, duchesses se prostituant par vengeance. Femmes sans enfants, et qui demeurent heureuses sans enfants. La laideur qui devient séduisante, à force de laideur.

Barbey, féministe et queer !

 

Ces nouvelles résonnent aussi dans l’hypersexualisation de notre époque.

En écho à la légitime reconquête féministe du plaisir, elles vibrent d’une harmonie plus sombre : ce n’est pas la question du plaisir qu’elles soulèvent, mais celle du désir. Pas le désir normé, conditionné, des normes sociales et des imageries porno-publicitaires. Non : remontons à la racine, recherchons l’endroit où, au fond de nous, le désir est non normé, celui de l’adolescence, où s’asseoir sur un fauteuil peut féconder d’enfants imaginaires, où manger des fleurs est un acte d’amour.

Equipe

Adaptation, mise en scène et jeu - Marie Astier, Christophe Candoni, Martial Chambrelan, Juliette Drigny

Création musicale - Collectif Le Chardon : Antoine Ageorges, Emily Lechner

Collaboration à la dramaturgie - Marine Le Bail